JAKOBSON (R.)


JAKOBSON (R.)
JAKOBSON (R.)

Roman Jakobson est un des plus grands maîtres de la linguistique du XXe siècle. Son œuvre, étonnamment nombreuse et variée, couvre une multitude de domaines, débordant souvent la linguistique au sens strict du terme. Fondateur, avec N. S. Troubetzkoy, de la phonologie moderne, représentant la forme la plus riche et la plus souple du structuralisme, il a, par son enseignement à Harvard et au M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology), contribué à abolir les frontières entre la linguistique européenne et la linguistique américaine. Il a exercé, et continue à exercer, une profonde influence sur la linguistique générale (notamment la théorie de la grammaire générative, élaborée par N. Chomsky et M. Halle), les études slaves, mais aussi la sémiotique, l’anthropologie, la psychanalyse et les études littéraires.

Le cercle linguistique de Moscou: les préfigurations du structuralisme

Roman Jakobson est né à Moscou, le 11 octobre 1896. Il étudia à l’institut Lazarev des langues orientales, à la section de philologie de l’université de Moscou, et, après son départ de Russie, à l’université de Prague, dont il sera docteur en 1930. Dès sa jeunesse, il témoigne d’une grande variété d’intérêts (recherches sur le terrain, folklore, ethnographie russe). En 1915, il fonde, avec d’autres étudiants, le cercle linguistique de Moscou, dont il sera le président (1915-1920). La linguistique européenne était alors dominée par l’école des néo-grammairiens qui, dans le dernier quart du XIXe siècle, avait obtenu des résultats spectaculaires dans l’étude de l’évolution phonétique des langues indo-européennes. Depuis, la majorité des linguistes s’étaient consacrés à la recherche des correspondances phoniques entre langues apparentées et à la reconstruction de formes plus anciennes, négligeant à peu près complètement l’étude du langage comme système de signes, comme moyen de communication. «[Nos] manuels... définissaient le langage comme un instrument de communication, mais leur attention se portait principalement sur le pedigree de ses disjecta membra . On n’y trouvait aucune réponse aux questions fondamentales: Comment opèrent les divers composants de cet outil? Quelles sont les relations et interactions multiformes entre les deux aspects de tout signe verbal – son aspect sensible, perceptible, [le] signans ... et son aspect intelligible, ou, plus proprement, traduisible, [le] signatum ...?» C’est à éclairer ces questions que Jakobson devait consacrer sa vie. Ne trouvant pas de réponse chez les linguistes officiels, il se tourna, avec ses amis du cercle linguistique de Moscou, vers d’autres horizons. Il découvrit Husserl, Saussure, des précurseurs méconnus comme Baudouin de Courtenay et Kruszewski. Toujours attentif aux mouvements artistiques d’avant-garde, il fut frappé par les théories cubistes; de Braque, il cite la phrase: «Je ne crois pas aux choses, mais aux relations entre les choses», qui préfigure un des thèmes centraux du structuralisme. Il se lia d’amitié avec les poètes russes, Khlebnikov et Maïakovski, et c’est dans l’étude de certains traits du langage poétique qu’il commença à soupçonner que chaque langue possède un système de sons distinctifs, ou phonèmes. Le cercle linguistique de Moscou ne se limita pas à l’étude de l’aspect sonore de la poésie, et devint, avec l’Opoïaz de Leningrad (Société pour l’étude de la langue poétique), un des centres de l’école de critique littéraire dite du formalisme russe.

Le cercle linguistique de Prague: la phonologie

En 1920, Jakobson s’établit en Tchécoslovaquie, où il vivra jusqu’en 1939; malgré certaines oppositions officielles, il y enseignera, à l’université Mazaryk de Brno. Pendant cette période, son génie scientifique s’épanouit pleinement. Son activité est intimement liée à celle du cercle linguistique de Prague. Il participe à sa fondation, en 1926, en est nommé vice-président, et s’en montre un des porte-parole les plus incisifs. En collaboration étroite avec N. S. Troubetzkoy, il jette les bases de la doctrine phonologique, notamment de la théorie des oppositions distinctives ; dans ses «Observations sur le classement phonologique des consonnes» (1939), il esquisse sa conception des oppositions distinctives binaires: le système phonologique de chaque langue se laisse ramener à un petit nombre d’oppositions binaires, prises dans un inventaire universel relativement limité; le phonème n’est donc pas la plus petite unité phonologique, et les consonnes comme les voyelles se laissent analyser en termes des mêmes oppositions. En phonologie, Jakobson ne se borne pas à l’étude synchronique de langues isolées. Il jette les bases d’une théorie phonologique universelle, et apporte des contributions essentielles à la géographie linguistique (étude des aires) et à la phonologie diachronique: dans ses «Remarques sur l’évolution phonologique du russe...» (1929), il entreprend de montrer que la structure d’un système phonologique joue un rôle crucial dans l’évolution. Il prend ainsi le contre-pied de la conception atomistique des néo-grammairiens, dépassant en même temps Saussure qui, «structuraliste» en synchronie, était proche des néo-grammairiens en diachronie. Durant cette période tchécoslovaque, l’activité de Jakobson ne se borne pas à la phonologie. Il publie des études sur la théorie linguistique générale (notions de marque, de signe «zéro»), la morphologie (études sur les cas, les aspects verbaux, etc.), la culture et la littérature slaves médiévales, le folklore, la sociolinguistique, la métrique, la poétique (voir ses études sur Maïakovski et sur la prose de Pasternak), et même le cinéma, le théâtre et la peinture.

L’exil aux États-Unis: études slaves et linguistique générale

En 1939, l’occupation de la Tchécoslovaquie par les nazis oblige Jakobson à émigrer. Après quelques mois de séjour au Danemark, il passe en Norvège, où le surprend de nouveau l’invasion allemande; dans des conditions dramatiques, il se réfugie en Suède, où il enseigne un temps à Uppsala. C’est là qu’il publie sa célèbre monographie, Kindersprache, Aphasie und allgemeine Lautgesetze (1940). Dans ce livre, il apporte de nouvelles justifications à sa théorie des oppositions phonologiques binaires, fondées sur l’acquisition du langage par les enfants et sa dégradation dans l’aphasie. Il montre que ces deux processus sont régis par les mêmes principes qui gouvernent la distribution des phonèmes dans les langues du monde. Ce travail, outre ses mérites intrinsèques, a joué un rôle décisif pour attirer l’attention des linguistes sur ces deux domaines, acquisition et troubles du langage.

En 1941, Jakobson s’installe aux États-Unis. Ses débuts y sont difficiles; beaucoup de linguistes américains, dominés par un empirisme et un béhaviorisme étroits qui lui ont toujours été étrangers, lui sont hostiles. Il trouve un asile à l’École libre des hautes études, fondée par des savants européens exilés, surtout français. C’est là qu’il se lie d’amitié avec Claude Lévi-Strauss. Il enseigne la phonologie, d’abord en français (son cours sera publié beaucoup plus tard), et collabore avec le byzantinologue belge Henri Grégoire à un grand ouvrage sur un récit épique russe du XIVe siècle, Le Dit du prince Igor . En 1946, il est nommé professeur à l’université Columbia, qu’il quitte en 1949 pour Harvard où, jusqu’à sa retraite en 1967, il enseignera les langues et les littératures slaves, ainsi que la linguistique générale; à partir de 1957, il sera aussi professeur au Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.).

Les suggestions de Jakobson: grammaire générative, sémiotique et poétique

L’arrivée de Jakobson à Harvard et au M.I.T. a été décisive pour le développement des études slaves aux États-Unis et pour le renouveau de la linguistique générale dans le monde. Son érudition, son imagination théorique, son ouverture d’esprit, sa chaleur, ont attiré des dizaines d’étudiants, dont beaucoup sont eux-mêmes devenus des maîtres. L’importance qu’il attache au problème des universaux et à l’acquisition du langage, l’accent qu’il met sur les interactions complexes entre les différents sous-systèmes qui constituent une langue, son intérêt pour l’histoire de la linguistique ont puissamment contribué au développement de la grammaire générative, dont les fondateurs, Noam Chomsky et Morris Halle, ont été ses élèves et sont restés ses amis. D’autre part, notamment en redécouvrant le grand précurseur Charles Sanders Peirce, il a mis à l’ordre du jour la question de la théorie générale des signes, ou sémiotique; il a joué un rôle très actif dans les travaux de l’Association internationale de sémiotique, fondée en 1969.

Au cours de sa période américaine, Jakobson a développé et approfondi ses recherches dans de nombreux domaines. En collaboration avec Morris Halle, il a perfectionné sa théorie des oppositions phonologiques, s’intéressant en particulier à la description des corrélats articulatoires, acoustiques et perceptifs des différents traits distinctifs. Ce travail, auquel a contribué l’acousticien Gunnar Fant (cf. Jakobson, Fant, Halle), a abouti à l’établissement d’un tableau général des dimensions phonétiques pertinentes; ce tableau, avec certaines modifications, a été intégré par Chomsky et Halle à la théorie phonologique générative, et constitue une des pièces maîtresses d’une théorie phonétique universelle.

Dans ses études de phonologie, Jakobson ne s’était jamais limité aux inventaires de phonèmes et de traits distinctifs. Il avait toujours accordé une grande importance à la «morpho(pho)nologie, qui analyse la structure phonologique des diverses composantes morphologiques du mot». Affirmant que «la limite entre la phonologie proprement dite et [...] la morpho(pho)nologie est plus que labile, on glisse de l’une à l’autre imperceptiblement», il s’opposait nettement au dogme régnant parmi les structuralistes américains des années cinquante, le dogme de la «séparation stricte des niveaux (phonologie, morphologie, syntaxe)». En outre, Jakobson a toujours insisté sur la nécessité de construire des systèmes de règles soumis à un critère de simplicité. C’est ce qui l’amène, notamment dans son article sur la conjugaison russe (1948), à poser deux niveaux distincts de représentation, correspondant à ce qu’on appellerait aujourd’hui une structure sous-jacente et une structure superficielle, et reliés par des règles complexes. Sur ces deux points également, son influence sur la grammaire générative a été sensible.

Il est impossible de passer en revue tous les domaines abordés par Jakobson, toutes les suggestions qu’il a faites, dont beaucoup restent encore à développer. Ses idées sur la notion de marque commencent à peine à être exploitées. Ses vues sur les diverses fonctions du langage annoncent les développements de la théorie des actes de langage (speech acts ). Il a beaucoup nuancé la conception saussurienne de l’«arbitraire du signe» et, reprenant la terminologie de Peirce, il a insisté sur les interactions complexes entre les aspects symboliques, iconiques et indexicaux des signes linguistiques; particulièrement intéressantes sont ses remarques sur l’aspect «diagrammatique», donc iconique, de la syntaxe: prolongées, ces remarques pourraient éclairer bien des aspects obscurs des relations entre syntaxe et sémantique dans les langues humaines. Enfin, ses études sur la métaphore et la métonymie, redéfinies en termes des deux axes du langage, paradigmatique et syntagmatique, ont renouvelé toute une branche de la rhétorique.

Un mot encore sur la théorie poétique de Jakobson, sans aucun doute la contribution la plus importante de la linguistique à l’étude de la poésie. Prolongée par de nombreuses analyses de poèmes écrits dans diverses langues, cette théorie a suscité beaucoup de réactions, en France notamment, sans toujours être bien comprise. Selon Jakobson: «La fonction poétique projette le principe d’équivalence de l’axe de la sélection [ou paradigmatique] sur l’axe de la combinaison [ou syntagmatique].» En d’autres termes, tout texte poétique est soumis à une double structuration: il obéit aux contraintes grammaticales et sémantiques habituelles, et présente de plus des rapports d’équivalence (d’identité ou de contraste) entre ses parties successives. Jakobson subsume ainsi à un principe unique et universel toute une variété de procédés (rime, mètre, parallélismes syntaxiques, etc.); ce principe fournit des outils neufs à l’analyse des poèmes, des styles, des genres, et éclaire un grand nombre d’aspects du langage poétique (effets sémantiques spéciaux, déviations, ambiguïtés, rapports entre structures linguistiques et typographie, etc.).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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